Grand Bond en avant : causes, bilan et conséquences (1958-1962)
Le Grand Bond en avant : définition et contexte historique
Le Grand Bond en avant est une campagne de mobilisation de masse lancée en Chine par Mao Zedong en 1958, avec l’objectif affiché de transformer le pays en grande puissance industrielle en quelques années. Cette politique économique et sociale, imposée à l’ensemble du territoire chinois jusqu’en 1962, provoqua l’une des famines les plus meurtrières de l’histoire humaine, causant entre 15 et 55 millions de morts selon les estimations — les chiffres les plus souvent retenus par les historiens tournent autour de 35 à 45 millions de victimes. Le Grand Bond en avant en Chine reste une page interdite dans la mémoire officielle du régime communiste.
Les origines du Grand Bond en avant : pourquoi Mao lance-t-il cette campagne ?
En 1958, Mao Zedong cherche avant tout à consolider son pouvoir mis à mal par plusieurs crises successives. Deux ans plus tôt, en 1956, la campagne des Cent Fleurs — censée canaliser des critiques « constructives » contre le Parti — avait débordé de façon incontrôlée. La répression qui s’ensuivit fit plus de 500 000 victimes parmi les intellectuels et cadres désignés comme « droitiers ».
Sur la scène internationale, le mouvement de déstalinisation engagé par Nikita Khrouchtchev en URSS et les révoltes anticommunistes en Europe centrale (Hongrie, Pologne) sont perçus par Mao comme des menaces directes contre le modèle révolutionnaire chinois. Mao souhaite également marquer sa rupture avec Moscou en proposant une voie radicale vers le communisme, distincte du modèle soviétique jugé trop timide.
En 1957, il avait proclamé vouloir « rattraper la production d’acier de la Grande-Bretagne en quinze ans ». Le bond en avant doit prouver que la Chine populaire peut brûler les étapes du développement économique grâce à la seule mobilisation des masses.
La collectivisation forcée et les communes populaires
Dès 1958, la collectivisation des terres s’accélère brutalement. Des communes populaires regroupant des milliers de foyers sont créées à travers tout le pays. La propriété privée est abolie. Les paysans voient leurs outils, leurs animaux et leurs récoltes confisqués au nom du bien collectif.
Les campagnes doivent fournir à l’État des quotas de céréales toujours plus élevés, fixés par des cadres locaux qui surenchérissent pour satisfaire Pékin — parfois en confisquant la totalité des réserves alimentaires des villageois. Simultanément, des millions de paysans sont arrachés aux champs pour participer à des chantiers hydrauliques gigantesques ou pour alimenter des hauts fourneaux de campagne, censés démultiplier la production d’acier nationale.
Ces petits fourneaux artisanaux produisent un métal inutilisable, tandis que les champs restent en friche. La conjonction de la disette organisée, des quotas irréalistes et des mauvaises récoltes déclenche une famine d’une ampleur inégalée.
La famine : le bilan humain du Grand Bond en avant
La famine provoquée par le Grand Bond en avant s’étend de 1959 à 1961. Elle touche prioritairement les zones rurales, là où la collectivisation a été la plus radicale. Les estimations du nombre de morts varient considérablement selon les sources et les méthodes de calcul :
- 15 à 20 millions selon les chiffres officiels chinois, rarement rendus publics ;
- 30 à 35 millions selon l’historien Jasper Becker ;
- 36 à 45 millions selon l’historien Frank Dikötter, qui a consulté les archives provinciales chinoises ;
- 43 à 46 millions selon le journaliste Yang Jisheng, auteur de Stèles. La grande famine en Chine (1958-1961) (Seuil, 2012), ouvrage interdit en Chine.
Outre la mort par inanition, la violence sociale s’intensifie : pillages de réserves, rébellions locales réprimées dans le sang, et des témoignages documentés de cannibalisme dans les provinces les plus touchées. Les cadres locaux, sous pression pour afficher des résultats, falsifient massivement les statistiques de production, aggravant ainsi les décisions prises à Pékin.
La fin du Grand Bond en avant et ses suites politiques
Ce n’est qu’en 1961 que les instances du Parti communiste chinois mettent officiellement fin à l’expérimentation. Une partie des terres est temporairement rendue aux paysans. En janvier 1962, lors d’une conférence réunissant 7 000 cadres du Parti, Mao Zedong prononce son autocritique — une autocritique de façade : la responsabilité est rejetée sur les cadres locaux accusés d’avoir mal appliqué les directives. Mao lui-même n’est jamais tenu pour responsable des millions de morts.
Affaibli politiquement mais non écarté, Mao repart à l’offensive dès 1966 avec la Révolution culturelle, autre campagne de masse qui plongera à nouveau la Chine dans le chaos pendant dix ans.
L’héritage du Grand Bond en avant dans la Chine contemporaine
Le Grand Bond en avant reste un sujet tabou en Chine. Le Parti communiste a officiellement qualifié la période 1958-1962 d’« erreur grave » en 1981, sans jamais permettre une révision historique indépendante ni un véritable travail de mémoire publique. Les archives locales qui subsistent sont difficilement accessibles aux chercheurs étrangers.
Pour autant, certains traits caractéristiques de cette période persistent dans le fonctionnement du régime : le volontarisme économique — qui consiste à fixer des objectifs irréalistes et à mobiliser toute la société pour les atteindre —, la priorité donnée aux indicateurs quantitatifs sur la qualité réelle, et l’obsession du rattrapage des grandes puissances occidentales à n’importe quel prix. Les « bonds technologiques » annoncés régulièrement par Pékin dans des secteurs comme les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle ou les semi-conducteurs s’inscrivent dans cette continuité rhétorique, même si les méthodes diffèrent radicalement.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Grand Bond en avant ?
Le Grand Bond en avant est une politique économique et sociale imposée en Chine par Mao Zedong entre 1958 et 1962. Elle visait à industrialiser et collectiviser le pays à marche forcée, mais provoqua une famine massive et la mort de dizaines de millions de personnes.
Combien de morts a causé le Grand Bond en avant ?
Les estimations varient entre 15 et 46 millions de morts selon les historiens et les méthodes utilisées. La fourchette la plus fréquemment citée tourne autour de 35 à 45 millions de victimes, principalement des paysans morts de faim entre 1959 et 1961.
Pourquoi Mao Zedong a-t-il lancé le Grand Bond en avant ?
Mao cherchait à consolider son pouvoir après les crises internes de 1956-1957, à se démarquer du modèle soviétique jugé réformiste, et à démontrer que la Chine pouvait rattraper les grandes puissances industrielles en quelques années grâce à la mobilisation révolutionnaire des masses.
Quand le Grand Bond en avant a-t-il pris fin ?
Le Grand Bond en avant a officiellement pris fin en 1961, lorsque le Parti communiste chinois reconnut l’échec de la collectivisation totale et autorisa un retour partiel à la propriété privée des terres. En 1962, Mao prononça une autocritique formelle devant une conférence de 7 000 cadres du Parti.
Quelle est la différence entre le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle ?
Le Grand Bond en avant (1958-1962) était principalement une politique économique de collectivisation et d’industrialisation forcée qui causa une famine massive. La Révolution culturelle (1966-1976) était une campagne idéologique et politique visant à purger le Parti et la société de toute opposition à Mao, se traduisant par des persécutions, des destructions culturelles et des millions de victimes supplémentaires.
Le Grand Bond en avant est-il reconnu officiellement en Chine ?
Le Parti communiste chinois a qualifié cette période d’« erreur grave » dans une résolution de 1981, mais il n’existe ni révision historique indépendante ni commémoration officielle des victimes. Les ouvrages qui documentent la réalité de la famine, comme celui du journaliste Yang Jisheng, sont interdits en Chine.
Quel lien entre le Grand Bond en avant et la Chine d’aujourd’hui ?
Si les méthodes ont radicalement changé, certains traits persistent : le volontarisme dans la fixation d’objectifs économiques ambitieux, la priorité aux indicateurs quantitatifs et l’obsession du rattrapage des puissances occidentales. Ces éléments de culture politique héritée de l’ère maoïste continuent d’influencer le discours et les pratiques du régime chinois contemporain.
Pour approfondir, consultez notre dossier sur l’histoire de Chine.
Mis à jour en mai 2026
