Entre slogans et culte de la personnalité : la Chine redevient-elle maoïste ?

Culte de la personnalité en Chine : le néo-maoïsme de Xi Jinping

Le culte de la personnalité en Chine semblait appartenir au passé après les réformes de Deng Xiaoping. Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012, ce constat est remis en question. Slogans omniprésents, propagande télévisée, concentration des pouvoirs : les signaux d’un retour à des pratiques proches du maoïsme se multiplient. Comment expliquer ce virage ? Que signifie-t-il pour l’avenir du Parti communiste chinois (PCC) et pour la stabilité politique de la Chine ? Voici une analyse structurée du phénomène.

Le culte de la personnalité en Chine : ce que Deng Xiaoping avait voulu enterrer

Après la mort de Mao Zedong en 1976 et les excès de la Révolution culturelle (1966-1976), Deng Xiaoping a engagé une réforme profonde des institutions du Parti communiste. Son objectif était double : empêcher qu’un seul homme concentre un pouvoir absolu, et garantir des successions pacifiques au sommet de l’État.

Le principe de direction collective a été instauré : les décisions stratégiques devaient émaner du Comité permanent du Bureau politique, et non d’un leader omnipotent. Ce mécanisme a fonctionné pendant trois décennies, assurant une relative stabilité malgré les tensions internes au PCC.

L’élimination de Bo Xilai en 2012 illustre cette logique. Fils de prince rouge comme Xi Jinping, ce puissant chef du Parti à Chongqing avait ressuscité des pratiques de propagande et de culte de la personnalité directement inspirées de l’ère maoïste. Les dirigeants du PCC ont choisi de l’écarter pour préserver l’équilibre collectif du pouvoir — et parce qu’il représentait une menace personnelle pour leurs propres positions.

Xi Jinping et le retour du culte : entre « oncle Xi » et « rêve chinois »

Xi Jinping a d’abord été perçu comme un compromis consensuel par ses pairs. La réalité s’est révélée différente. Dès 2016, il a obtenu le titre de « noyau dirigeant » (领导核心), une distinction que son prédécesseur Hu Jintao n’avait pas reçue. Ce titre, associé dans la mémoire collective au seul Mao Zedong et Deng Xiaoping, marque une rupture symbolique forte.

Formé à l’école du maoïsme révolutionnaire, Xi Jinping a laissé se développer une production abondante d’affiches de propagande et de contenus numériques dont l’esthétique rappelle explicitement la Révolution culturelle. Le court-métrage L’Orient est à nouveau rouge, hommage direct à l’hymne maoïste L’Orient est rouge des années 1960, en est l’exemple le plus saisissant.

Surnommé « Xi dada » (习大大, « oncle Xi »), le président a imposé le mot d’ordre du « rêve chinois » dès son arrivée au pouvoir. Ce slogan envahit l’espace public : murs, transports, écrans. La télévision diffuse massivement films de propagande et spectacles nationalistes. À l’international, la communication officielle valorise systématiquement ses réalisations personnelles — dont sa prétendue « victoire contre la Covid-19 ».

La concentration des pouvoirs : la fin de la direction collective ?

Au-delà des symboles, Xi Jinping a procédé à une recentralisation institutionnelle sans précédent depuis Mao. Il préside désormais une dizaine de commissions stratégiques, parmi lesquelles :

  • la Commission sur la sécurité nationale ;
  • la Commission sur l’approfondissement des réformes ;
  • la Commission sur les affaires financières et économiques ;
  • la Commission sur l’intégration civilo-militaire.

Cette accumulation de fonctions contourne explicitement le principe de collégialité voulu par Deng Xiaoping. En 2018, la suppression de la limitation des mandats présidentiels dans la Constitution a confirmé cette trajectoire : Xi Jinping peut désormais rester au pouvoir indéfiniment.

Ce mouvement s’accompagne d’une campagne anticorruption qui, si elle vise réellement des pratiques illégales, sert aussi à neutraliser les rivaux politiques et à consolider l’autorité personnelle du président.

Les limites du néo-maoïsme : une société chinoise transformée

Le retour apparent du culte de la personnalité se heurte cependant à des obstacles structurels. La Chine de 2024 n’est pas celle de 1966. Quarante ans de libéralisation économique ont profondément transformé la société : émergence d’une classe moyenne, accès à l’information (même censuré), urbanisation massive, intégration dans l’économie mondiale.

Cette évolution limite la portée d’une propagande entièrement verticale. Des voix dissidentes existent au sein même du PCC : des cadres importants ont exprimé des réserves sur la concentration du pouvoir. Ces résistances entraînent désormais des arrestations, ce qui confirme que le système n’est pas aussi monolithique qu’il y paraît — mais aussi que Xi Jinping n’hésite pas à réprimer toute opposition interne.

La question centrale reste ouverte : les autres membres du Comité permanent accepteront-ils indéfiniment d’abandonner le principe de collégialité qui garantissait leur propre sécurité politique ?

Néo-maoïsme ou autoritarisme modernisé ? Le débat entre analystes

Certains analystes préfèrent parler de « léninisme numérique » plutôt que de néo-maoïsme : Xi Jinping utilise des outils technologiques de contrôle social — surveillance de masse, intelligence artificielle, système de crédit social — que Mao n’aurait pas pu imaginer.

D’autres insistent sur les références idéologiques explicites : la réhabilitation partielle de Mao, le retour de la rhétorique de lutte des classes dans certains discours officiels, ou encore la promotion d’une « pensée Xi Jinping » inscrite dans la Constitution en 2017 et enseignée dans les écoles.

La réalité est probablement hybride : un autoritarisme à parti unique modernisé dans ses outils, mais qui puise délibérément dans l’héritage maoïste pour légitimer le pouvoir personnel de Xi Jinping et mobiliser un sentiment nationaliste.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le culte de la personnalité en Chine sous Mao Zedong ?

Sous Mao Zedong, le culte de la personnalité désignait la vénération quasi religieuse organisée par l’État autour de sa figure. Le Petit Livre rouge, les portraits géants, les chants comme L’Orient est rouge et la déification de ses écrits en étaient les manifestations les plus visibles, atteignant leur apogée pendant la Révolution culturelle (1966-1976).

Pourquoi Deng Xiaoping a-t-il aboli le culte de la personnalité ?

Deng Xiaoping considérait que le culte de la personnalité avait conduit aux catastrophes de la Révolution culturelle et du Grand Bond en avant. Il a instauré la direction collective pour éviter qu’un seul homme puisse imposer des décisions désastreuses sans contre-pouvoir, et pour sécuriser les transitions au sommet de l’État.

Xi Jinping est-il comparable à Mao Zedong ?

La comparaison a ses limites. Xi Jinping opère dans une Chine intégrée à l’économie mondiale et disposant d’une classe moyenne. Son pouvoir est réel et croissant, mais le contexte socio-économique, les contraintes internationales et les mécanismes institutionnels du PCC — même affaiblis — le distinguent de la situation de Mao pendant la Révolution culturelle.

Qu’est-ce que le « rêve chinois » de Xi Jinping ?

Le « rêve chinois » (zhongguo meng) est le slogan central de Xi Jinping, lancé en 2013. Il désigne la promesse d’un « grand renouveau de la nation chinoise » : prospérité économique, puissance militaire et rayonnement international d’ici 2049, centenaire de la République populaire. Ce slogan structure la propagande officielle et remplace les références plus explicitement idéologiques du maoïsme classique.

Qu’est-ce que le principe de direction collective au sein du PCC ?

La direction collective désigne le système instauré par Deng Xiaoping selon lequel les décisions majeures sont prises collégialement par le Comité permanent du Bureau politique, et non par un leader unique. Ce principe visait à éviter les erreurs individuelles catastrophiques et à garantir la stabilité des successions. Xi Jinping l’a progressivement contourné sans le supprimer formellement.

Pourquoi Bo Xilai a-t-il été éliminé en 2012 ?

Bo Xilai, puissant secrétaire du Parti à Chongqing, avait relancé des campagnes de propagande maoïstes et construit un culte de la personnalité local. Sa popularité et son ambition représentaient une menace pour l’équilibre du pouvoir au sein du PCC. Il a été jugé pour corruption et abus de pouvoir, mais son élimination était aussi profondément politique.

La Chine peut-elle revenir à un maoïsme intégral ?

Un retour au maoïsme intégral paraît improbable : la Chine contemporaine est trop intégrée à l’économie mondiale et sa société trop complexe. En revanche, des pratiques néo-maoïstes — culte de la personnalité, slogans omniprésents, répression des opposants — peuvent coexister avec le capitalisme d’État et la modernité technologique, comme le montre la trajectoire actuelle du régime.

Conclusion : un équilibre fragile entre autoritarisme et héritage institutionnel

La Chine de Xi Jinping n’est pas la Chine de Mao, mais elle s’en est rapprochée plus que ne le laissaient prévoir les réformes de Deng Xiaoping. Le culte de la personnalité, la concentration du pouvoir et la propagande néo-maoïste constituent des signaux durables d’un tournant autoritaire assumé. La question n’est plus de savoir si ce virage a eu lieu, mais jusqu’où il peut aller — et quelles résistances, internes ou externes, pourraient l’infléchir.

Mis à jour en mai 2026