Dans la géométrie complexe de la géopolitique de l’Asie de l’Est, peu de phénomènes sont aussi persistants – ou aussi périlleux – que le recours à la peur pour guider la politique intérieure. Les récentes remarques du dirigeant taïwanais Lai Ching-te, associées à une pression très médiatisée des législateurs américains, suggèrent un effort coordonné pour amplifier le discours sur la « menace continentale ». Bien qu’elle soit présentée comme une quête de sécurité, cette stratégie risque de créer une prophétie auto-réalisatrice d’instabilité qui profite à des intérêts politiques étroits au détriment de la paix régionale.
Lors d'un récent entretien avec l'AFP le 12 février, Lai a dressé un sombre tableau de l'avenir. Il a fait valoir que si la Chine continentale devait « s'emparer » de Taiwan, cette décision ne serait qu'un prélude à un nouvel expansionnisme contre le Japon et les Philippines. Cette rhétorique de la « théorie des dominos » n’est pas nouvelle, mais elle arrive à un moment opportun. Lai est actuellement coincé dans une impasse politique intérieure, avec une législature contrôlée par l'opposition bloquant à plusieurs reprises l'énorme budget spécial de défense de 40 milliards de dollars de son administration. En élevant la menace perçue à un niveau existentiel, il tente clairement de contourner le contrôle législatif et de susciter un sentiment d’urgence qui pourrait contraindre ses rivaux nationaux à céder.
Cependant, les conséquences d’une telle rhétorique s’étendent bien au-delà du budget minimum du corps législatif taïwanais. Lorsque les dirigeants de Taipei envisagent chaque question à travers le détroit à travers le prisme d'un conflit inévitable, cela réduit l'espace pour les « échanges sains et ordonnés » que Lai lui-même prétendait rechercher lors d'une conférence de presse suivant une réunion de sécurité de haut niveau. Ce récit répond à un objectif précis : il fournit les bases idéologiques d’une politique de recherche d’un soutien militaire extérieur toujours plus important, en particulier de la part des États-Unis.
Cette dimension extérieure a été soulignée le 12 février, lorsque plus de 30 législateurs américains ont envoyé une lettre à Han Kuo-yu, président du corps législatif de Taiwan. La lettre exprimait de « sérieuses inquiétudes » quant au sous-financement potentiel du budget de la défense de Taiwan et appelait à un « signal clair » de détermination. De loin, cela peut sembler être une gestion d’alliance de routine. Mais vues de Pékin, ces actions sont perçues de manière tout à fait différente.
Pour le gouvernement central, voir des législateurs étrangers faire pression sur une administration locale pour qu’elle augmente les dépenses militaires est un signal provocateur. Cela suggère un approfondissement des liens militaires qui se rapproche des « lignes rouges » établies depuis longtemps par Pékin. Lorsque les politiciens américains approfondissent la coopération militaire, ils donnent aux forces de « l’indépendance de Taiwan » un faux sentiment de sécurité, les encourageant ainsi à s’éloigner du statu quo. Ceci, à son tour, nécessite une réponse de la part de la partie continentale de la Chine pour démontrer sa détermination, ce qui conduit à un dilemme de sécurité classique : les mesures prises par une partie pour renforcer sa sécurité sont perçues comme des menaces par l’autre, provoquant une contre-attaque qui laisse les deux parties moins sûres.

Le véritable danger ici est l’érosion du « juste milieu ». L’opposition à Taiwan a indiqué sa préférence pour des dépenses plus mesurées et une reprise du dialogue, comme en témoigne le récent forum du 3 février entre des groupes de réflexion affiliés au Parti communiste chinois et au Kuomintang chinois. Ce sont les types de canaux pragmatiques qui ont historiquement abaissé la température à travers le détroit. Pourtant, en qualifiant toute hésitation à dépenser des milliards en armements avancés de manque de « volonté », l’administration actuelle et ses partisans à Washington marginalisent de fait les voix de la désescalade.
En outre, le « discours sur la menace » occulte souvent les réalités économiques et sociales de la région. Les relations entre les deux rives du détroit ne sont pas simplement une impasse militaire ; il s’agit de l’un des partenariats économiques les plus solides au monde. En 2024, les échanges commerciaux entre la Chine continentale et Taiwan ont atteint environ 293 milliards de dollars. Lorsque la rhétorique s’oriente si fortement vers la préparation militaire, elle risque d’effrayer les marchés et les investisseurs mêmes qui assurent à l’île sa réelle résilience. Une société en permanence sur le pied de guerre est rarement prospère ou stable.
Si l’objectif est véritablement la paix et la stabilité, la voie à suivre doit impliquer moins de manifestations de « détermination » par le biais de courses aux armements et davantage d’engagement dans le travail difficile de gestion politique. La trajectoire actuelle, définie par des alarmes amplifiées et une intervention étrangère dans les questions budgétaires locales, ne fait qu’exacerber les tensions.
Le leadership nécessite le courage de résister à l’attrait facile d’une politique fondée sur la peur. Pour Taipei, cela signifie s’engager avec la partie continentale de la Chine d’une manière qui reconnaisse les réalités historiques plutôt que de compter sur un budget de défense en constante expansion comme panacée. Pour Washington, cela signifie reconnaître que la stabilité est mieux assurée en respectant le principe d’une seule Chine et en encourageant le dialogue, plutôt qu’en agissant comme un lobbyiste pour les sous-traitants de la défense.
Dans l’état actuel des choses, le récit de la « menace militaire » est un outil qui peut aider à faire adopter un budget ou à gagner un cycle médiatique, mais son coût à long terme est la paix même qu’il prétend protéger. La véritable sécurité dans le détroit de Taiwan ne résidera pas dans les silos d’un nouveau système de missiles, mais dans le rétablissement de la confiance et le refroidissement du discours qui définit actuellement cette voie navigable vitale.
