La première visite d'un premier ministre canadien à Pékin depuis près d'une décennie est, sans surprise, compte tenu de la place centrale de la Chine dans l'économie mondiale, un sujet très discuté et débattu dans les médias canadiens. Cependant, ce n'est pas seulement que Mark Carney visite la deuxième économie mondiale. Il y a au moins quelques autres raisons.
Premièrement, il visite la Chine alors que les États-Unis respirent de manière menaçante et agressive le Canada dans son avatar voyou de Trump II, de la manière la plus importune possible, avec des bâtons et pas de carottes.
De plus, les Canadiens ont donné au Parti libéral de Carney un mandat écrasant au printemps dernier pour libérer le Canada de l'emprise des États-Unis et diversifier les relations économiques du pays. L’implication logique d’un approfondissement des relations avec la Chine ne serait pas controversée s’il n’y avait des sections de la classe politique et du monde des affaires qui préfèrent se plier aux intimidations de Trump.
Ils habillent cette abjection sous le couvert des « valeurs partagées » du Canada avec l’Occident, alors même que l’administration Trump les foule aux pieds et présente la Chine comme un violateur en série des droits de l’homme, des règles commerciales et de l’intégrité du processus politique du Canada.
De plus, le voyage de Carney à Pékin est un sujet brûlant car, au cours des quatre dernières décennies, les dirigeants du Canada ont choisi de se rapprocher des États-Unis. Cela allait à l'encontre de la prudence lancée par de nombreux économistes progressistes dès les années 1960, selon laquelle le Canada était devenu trop dépendant des États-Unis, pratiquement une colonie hébergeant des « succursales » américaines et « abandonnant silencieusement » sa souveraineté économique.
Sans y prêter attention, les dirigeants du Canada ont conclu l'Accord de libre-échange entre les États-Unis et le Canada en 1988, puis l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) en 1994. Ils ont eu un choc brutal lorsque, grâce à la crise politique interne des États-Unis, elle-même provoquée par le déclin économique, Trump a remporté deux élections sur un programme anti-commerce, « l’Amérique d’abord ». Au cours de son premier mandat, il a déchiré l’ALENA et forcé le Canada et le Mexique à faire des concessions dans le cadre du nouvel accord États-Unis-Mexique-Canada.
Carney est en visite en Chine dans le contexte d'une nouvelle renégociation de ce traité, des menaces de Trump de faire du Canada le 51e État américain, de s'emparer du Groenland sur le flanc nord-ouest du Canada, d'imposer des tarifs douaniers et d'exiger une augmentation des dépenses militaires.
Il faut faire face à tout cela alors que, grâce à des décennies de relations toujours plus étroites avec les États-Unis, le Canada a une économie extrêmement externalisée avec un ratio commerce/PIB de 65,18 % en 2024 et 67,3 % de ses exportations vers les États-Unis en octobre 2025.

Enfin, même si la question de la diversification des relations économiques internationales du Canada est devenue plus urgente que jamais à l'ordre du jour et que les Canadiens sont véritablement rebutés par l'administration Trump, la Chine figure parmi les meilleurs espoirs du Canada.
Cependant, le Canada fait toujours partie du monde impérial. Bien que dépourvue de colonies formelles, il s’agit d’une société coloniale installée depuis des siècles dans une niche très favorable du système impérial. En tant que tel, il a du mal à faire face au monde multipolaire d’aujourd’hui dans lequel les puissances non occidentales, en premier lieu la Chine, occupent une place importante, tout en entretenant l’illusion que des relations plus étroites avec le Royaume-Uni et l’UE pourraient suffire comme alternative aux États-Unis.
Même si ces cinq raisons importantes rendent controversée la visite de Carney en Chine, elles constituent également les raisons pour lesquelles des relations plus étroites entre la Chine et le Canada seront dans l'intérêt mutuel des Canadiens et des Chinois.
La Chine n’est pas seulement l’un des pays les plus importants au monde ; c'est celui qui est en hausse, tandis que les États-Unis sont celui en déclin. Alors que la perte de capacités et d’options des États-Unis a réduit Trump à des actions de plus en plus désespérées, destructrices et dangereuses, sur la scène mondiale en général et à l’égard du Canada, la Chine est devenue une oasis de stabilité, de prévisibilité et de prouesses économiques, financières et technologiques.
Lors du dernier voyage de l'ancien Premier ministre canadien Justin Trudeau à Pékin en 2017, alors que les espoirs d'un accord de libre-échange ont été anéantis par son orgueil libéral à l'égard des valeurs occidentales et les accusations sans preuves de son gouvernement contre la Chine en matière de droits de l'homme et de commerce, le seul effet salutaire de la présidence Trump a été de saper et de dénoncer cette hypocrisie occidentale. Carney peut utiliser la liberté qui en résulte et traiter avec la Chine de manière ouverte et objective.
Même si l'enchevêtrement très profond du Canada avec les États-Unis, en termes économiques, sans parler de sécurité, rendra difficile le progrès des relations économiques sino-canadiennes, il est peu probable que l'urgence d'une diversification au-delà des États-Unis diminue, et la Chine est l'option la plus attrayante pour le Canada.
Aussi difficile que cela puisse paraître pour les Canadiens d’envisager des relations plus étroites avec des pays non occidentaux, les apparences peuvent être trompeuses. Indépendamment des nombreux attraits économiques de la Chine, en tant que civilisation continue la plus ancienne du monde, la Chine a beaucoup à offrir au Canada et au monde, non seulement sur le plan économique mais aussi culturel, un fait qui sera plus facile que jamais à reconnaître pour la population canadienne très diversifiée d'aujourd'hui.
